Alice au pays des merveilles pas si merveilleuses

La guerre à la vérité

Merci d’avoir lu en si grand nombre la première édition de mon Tourniquet (en passant, c’est un jeu de mots avec mon nom, la poignez-vous?). Je suis à expérimenter avec la forme. Vous me direz si je fais trop long en m’écrivant quelque chose comme TL;DR. Je vais comprendre.

Je vous invite aussi à lire la chronique que j’ai faite pour l’émission On dira ce qu’on voudra à propos d’Elon Musk. J’ai lu pour vous la biographie «Elon Musk, l’homme qui invente notre futur», et ce n’est pas très bon. Ça m’a fait du bien d’en parler.

La citation de la semaine

«Je veux pas lancer un débat, mais je suis même plus sûr que je crois en la vérité.»
- Denis Gravel, février 2021

La guerre à la vérité

Je suis tombé cette semaine sur une entrevue avec des chercheurs en santé publique qui s’inquiètent de la menace que posent les algorithmes qui propulsent les réseaux sociaux sur… l’humanité. En effet, comment mettre de l’avant et expliquer les tenants et aboutissants des virus ou des changements climatiques quand les réseaux sociaux offrent des réponses simples à des problèmes complexes?

Selon eux, notre compréhension boiteuse des effets des technologies sur le comportement des gens est un danger pour la démocratie et pour le progrès scientifique.

« Les auteurs nous avertissent que si nous persistons à laisser se propager des informations mal comprises ou non vérifiées, nous pourrions voir les nouvelles technologies contribuer à des phénomènes comme la fraude électorale, les maladies, l’extrémisme violent, la famine, le racisme et la guerre.»

Ça fait rêver.

Je suis personnellement assez technophile et plutôt optimiste (dites-le-moi si je me répète), mais je pense que contrairement aux innovations technologiques précédentes comme l’imprimerie, la radio ou la machine qui fait des spirales avec vos zucchinis, les choses vont trop vite pour que la transition se fasse sans problème.

Et les compagnies, les fameux GAFAM, ont bien de la misère à gérer toutes les dérives de leurs machines.

Quand ils ne les ont pas carrément créées, ces dérives. Il faut d’ailleurs écouter le balado «Rabbit Hole» du New York Times à ce sujet. L’équipe du journal a téléchargé l’historique de Youtube d’un homme qui s’est radicalisé en «faisant ses recherches». Il est fascinant de voir comment, de fil en aiguille, d’une vidéo de jeu vidéo, à une vidéo d’animateur populiste, jusqu’à QAnon, en quelques années, l’internaute en question (ça se dit-tu encore, «internaute»?) est plongé dans le «rabbit hole», le fameux terrier du lapin d’Alice au pays des merveilles, des algorithmes de Youtube.

Une spirale algorithmique qui a été spécifiquement bâtie pour ça, a expliqué un ancien programmeur de la compagnie au New York Times.

En parallèle, dans le balado de Simon Coutu qui a interviewé plusieurs têtes d’affiche du mouvement complotiste au Québec, on peut entendre Mel Goyer dire candidement qu’elle est tombée dans le «rabbit hole» (ses mots) des vidéos sur Youtube. Ce n’est pas quelque chose de péjoratif pour elle, c’est ce qui l’a menée à la vérité, qui l’a illuminée (dans tous les sens du terme).

Dans tous les cas, ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. C’est le fait de regarder des vidéos d’animateurs grand public un peu plus lousses que d’autres sur la vérité qui a mené ces gens vers les théories les plus farfelues. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas ignorer l’effet qu’ont pu avoir certains animateurs en invitant les figures du mouvement complotistes à s’exprimer en ondes. Il y a réaction en chaîne.

Reste que même si les chevaliers de la vérité alternative disent que les médias grand public ont été démasqués pendant la pandémie, selon le rapport de la Reuters Institute for the Study of Journalism, celle-ci a accéléré les bouleversements de la consommation d’information dans le monde. Et pas nécessairement négativement.

La proportion des gens qui disent avoir identifié des fausses nouvelles a augmenté. Il y a au moins ça d’encourageant. La littératie numérique est en croissance. Les gens savent mieux décoder l’information qu’auparavant. Ils savent sans doute mieux aussi repérer les sophismes comme celui-ci, qui est un de mes préférés de la semaine:

J’ai dû faire quelques détours pour voir ce tweet puisque Ian Sénéchal, ce conseiller financier qui s’improvise expert en santé publique à la radio et qui est aussi conseiller d’Éric Duhaime, m’a bloqué sur Twitter. Je suis bloqué par quelques collaborateurs de Radio X malgré le fait que je ne les interpelle jamais sur les réseaux sociaux. Ils me bloquent de façon préventive, comme s’ils ne voulaient pas que je voie ce qu’ils font…

En passant, je suis beaucoup moins à l’écoute des dérapages médiatiques pendant l’été, mais je continue de tout enregistrer. Hier, le technicien de Vidéotron a d’ailleurs émis un jugement au sujet de mes enregistrements.

Je suis satisfait du service de Vidéotron en général, mais j’ai des problèmes parfois à accéder à mes enregistrements sur Hélix, via le Web. Semble-t-il que j’ai trop d’enregistrements dans mon forfait avec enregistrements «illimités».

¯\_(ツ)_/¯

Mais ça veut dire que les médias plus populistes ont aussi la cote. Je vous parlais de CNews en France la semaine dernière. Dans une entrevue au Figaro, le directeur général avait ceci à dire à ceux qui estiment que sa station en est une d’extrême droite:

«Cela devient une habitude et une forme d’expression d’assimiler CNews à une chaîne d’extrême droite en stigmatisant les personnes qui y travaillent. Ce n’est tellement pas le reflet de ce qui se passe ici! Mais c’est tellement facile! En réalité, nous avons bousculé l’hégémonie de certains médias traditionnels qui pensent et disent tous les mêmes choses et renvoient dans le «camp du mal» ceux qui ne pensent pas comme eux. C’est sans finesse et sans nuance. Le public, lui, n’est pas dupe. Il sait que CNews ne roule pour personne, ni parti ni homme politique, hormis ses téléspectateurs. Chaque fois que nous sommes attaqués, d’ailleurs, notre audience progresse.»

Je ne connais pas assez CNews pour m’en faire une opinion, mais jouer à la victime semble être payant pour ces médias. C’est à ça que carburent les plus intenses polémistes aux États-Unis et en France.

Dans un article de La Presse, un documentariste de droite Christopher Rufo expliquait candidement ses motivations lorsqu’il s’attaque à la théorie critique de la race. Ils se portent à la défense des «victimes» de la culture woke qui s’attaque à leur mode de vie.

«Nous avons réussi à figer leur marque – la “théorie critique de la race” – dans la conversation publique et nous ne cessons d’accroître les perceptions négatives. Nous finirons par la rendre toxique, car nous regroupons toutes les insanités culturelles sous cette marque. L’objectif est de faire en sorte que le public lise quelque chose de fou dans le journal et pense immédiatement à la “théorie critique de la race”. Nous avons décodé le terme et nous le recodifierons pour annexer toute la gamme des constructions culturelles qui sont impopulaires auprès des Américains.»

«Figer la marque», c’est aussi ce à quoi s’emploient certains de nos chroniqueurs en nous bombardant de chroniques sur la chose. Par exemple, hier, Richard Martineau nous disait que c’est même rendu que les tables sont racistes.

Tout ça pour dire qu’il s’agit d’un combat. Même que selon ces chroniqueurs du Washington Post, nous vivons une guerre contre la vérité.

«Étant donné que la guerre épistémique a fait ses preuves de manière si spectaculaire dans la politique américaine, elle est probablement là pour rester. Des mesures peuvent nous permettre de riposter, comme la refonte des médias sociaux et l'enseignement de l'éducation aux médias. Mais notre principal moyen de défense est d'être conscients de l'étendue et de l'origine de la menace. La première étape pour gagner la guerre contre la vérité est d'accepter qu’elle existe.»

Comme disait Alice dans son pays des merveilles: «Mais alors, si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ?» (Oui, j’ai googlé «citations Alice au pays des merveilles»).

S’il vous reste du temps…